L’Odyssée selon
Nolan
Je sors de la projection du film de Christopher Nolan, L’Odyssée, et
je suis ravi, voire même enchanté, d’avoir vu un très bon film.
Depuis plusieurs mois je m’étais dit que je n’irai pas voir ce
film, à cause du bad buzz fait autour, l’annonçant comme une véritable
catastrophe à venir. Ce qui est fort dommage, pour quelqu’un comme moi, qui tient Homère pour un de ses auteurs
préférés.
Et puis finalement, au vu des premières critiques à la sortie du
film, plutôt positives, et des trois bandes annonces lâchées sur ces six derniers
mois, que je n’avais pas vues jusqu’alors, le désintérêt s’est retourné en
trois jours en intérêt certain. J’ai même ressenti une certaine excitation de cinéphile avant d’aller au cinéma, que je n’avais pas connue depuis longtemps. Et je n’ai
pas été déçu, dans la mesure où je savais à l’avance que tout ne serait pas
parfait, qu’il y aurait des choses ratées, mais peut-être aussi d’autres
excellentes. Et c’est exactement le cas. Développons.
D’abord, commençons par dire qu’il faut prendre ce film comme une
adaptation du poème homérique, à travers la vision d’un artiste du cinéma. Cela
implique toujours des changements, des déformations, des choix artistiques, qui
font rarement, pour ne pas dire jamais, l’unanimité. Et la vision de Nolan, si
elle est très imparfaite, très lacunaire, parfois assez erronée, quant au monde
homérique, restitue, malgré tout, quelque chose qui fait vibrer la corde de l’arc
du roi d’Ithaque.
Je commencerai par les points négatifs. Les personnages féminins sont ratés, et je le déplore grandement, à l’exception de celui de Pénélope, incarnée magnifiquement par Anne Hathaway. On déplorera également l’absence du si beau et touchant personnage de Nausicaa (tout comme de l’île de Phéacie d’ailleurs, mais on peut comprendre que pour faire tenir l’Odyssée en trois heures de film, il fallait, encore une fois, faire des choix). Le personnage de Circé est tout à fait étonnant, au regard du standard homérique, et pourrait être classé comme excellent, mais dans le registre du comique. Certains personnages masculins, comme ceux d’Agamemnon (devenu sans visage), et de Ménélas, ne m’ont pas vraiment convaincus non plus, et la comparaison avec les incarnations de ces deux personnages représentés dans le film Troie de Wolfgang Petersen est nettement en défaveur du film de Nolan (ce dernier ayant d’ailleurs repris beaucoup l’esthétique du premier, notamment pour les armures). On notera l’absence complète d’une évocation d’Achille. Enfin, il manque cruellement à ce film cette ambiance de sacré, propre à la religion grecque, omniprésente dans les poèmes homériques, nimbant souvent les personnages comme les paysages d’un halo de mystère et de merveilleux. Mais ça, c’était déjà le cas du film Troie, ayant déjà fait le choix à l’époque d’une certaine vision rationaliste des choses.
En dehors de ces points négatifs, j’ai trouvé le film très bon, et
très agréable à regarder. D’abord, sur un plan cinématographique, c’est une belle
réussite. Le film est très bien rythmé, à aucun moment on ne s’ennuie, pendant
presque trois heures, il n’y a pas de temps morts, ni de longueurs. Il y a une
belle photographie. Les monstres, comme le cyclope et Scylla, sont incroyables
(avec même un petit cthulhuien, ou c’est moi ?). Certaines choses
inventées, comme les géants en armures complètes (wtf ?), pourront choquer
les puristes, mais personnellement, en tant que fan de med-fan, j’ai kiffé,
désolé.
Les dialogues, sans être extraordinaires, ne sont pas
mauvais, ils tiennent la route. Je conseillerai plutôt de regarder le film en
VF, car quand on regarde ce genre de film en VO, pour un francophone, on est
toujours étonné d’entendre des « fuck » ou « fucking »,
faisant trop modernes à notre oreille, comme si ces jurons n’existaient pas dès
le Moyen Âge anglais. « Oui mais c’est la haute antiquité ! » me
répondra-t-on ? Alors certes, ni l’anglais ni le français n’existaient dans
la haute (et basse) antiquité. Il vous reste donc la solution de le visionner
en grec ancien, celui d’Homère (qui n’est
pas celui de l’époque classique). Je plaisante, bien entendu. A défaut, le grec
moderne serait très bien (à condition qu’on me mette les sous-titres^^).
Les personnages d’Ulysse et de Télémaque, interprétés par Matt Damon
et Tom Holland, sans être extraordinaires, sont bons, tout comme celui d’Antinoos,
interprété par Robert Pattinson, et l’émouvant Eumée, le porcher aveugle, interprété
par John Leguizamo. Mention spécial aussi au chien qui joue Argos, qui à défaut
d’un oscar, méritera un nonos.
Enfin, il y a une chose que j’ai particulièrement aimée, ou
plutôt, deux, mais elles sont liées. C’est le thème de la chute de Troie. On
nous montre clairement dans le film que la prise de Troie a été un massacre
horrible de civils, un carnage, sans rien de glorieux, et cela pèse lourdement
sur la conscience d’Ulysse (de même le fait de n’avoir pas pu donner des
sépultures à certains de ses compagnons morts lors de son périple de retour), d’autant
que c’est lui qui a eu l’idée de ce stratagème. La deuxième chose, c’est le fait
que le film insiste sur le fait que la chute de Troie a entraîné, d’une
certaine façon, ou entraînera, la chute des cités grecques mycéniennes. Alors,
je sais bien qu’il y a de grands débats entre historiens à ce sujet, et je n’irai
pas bien sûr sur ce terrain-là, mais le fait est que la chute de Troie est liée
à la fin de la Grèce mycénienne. « Et si les peuples de la mer, supposés destructeurs
de la Grèce mycénienne, étaient les Mycéniens eux-mêmes ? ». Le film pose
la question et répond clairement par l’affirmative lors de sa conclusion. Difficile
de savoir si cela est vrai, historiquement. Au regard des recherches historiques
actuelles, pour ce que j’en sais, sauf erreur de ma part, il n’y a pas d’éléments
probants et déterminants qui permettent de répondre à cette question. Mais le
fait est que la littérature grecque antique porte la trace du fait que la chute
de Troie est suivie d’un retour catastrophique ou problématique pour ces rois
en Grèce (Agamemnon, Ulysse), et que cela sonne le glas d’un monde. Le film,
sur sa fin, se fait l’écho d’un monde en train de se terminer. Peut-être est-ce,
historiquement, une erreur ? Pourtant, ce monde a bien disparu. Et trois
mille ans plus tard, il suscite encore des passions, et nous célébrons ses
héros, grâce aux poèmes homériques. On peut considérer le film de Nolan, malgré
ses défauts, comme une contribution méritoire à cette célébration.
Pour conclure, je ne mettrai pas ce film au même niveau que celui
de Wolfang Petersen, Troie, qui reste un chef-d’œuvre à mes yeux, mais cela
reste un bel hommage à Homère. C’est une certaine vision de l’Odyssée, partielle,
partiale, très ancrée dans son époque, mais comme l’était le film de Mario Camerini,
avec les inoubliables Kirk Douglas et Silvana Managano, ou le feuilleton télévisé
de Franco Rossi, de 1968, qui restera peut-être la meilleure version à l’écran
de l’Odyssée. Le film de Nolan restera malgré tout dans la filmographie des
adaptations des poèmes homériques comme une contribution notable et honorable.
Et si cela donne envie aux plus jeunes (ou moins jeunes) d’aller voir dans les livres, c’est encore
mieux.



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