samedi 18 juillet 2026

 

       L’Odyssée selon Nolan

 



 Je sors de la projection du film de Christopher Nolan, L’Odyssée, et je suis ravi,  voire  même enchanté, d’avoir vu un très bon film.  

Depuis plusieurs mois je m’étais dit que je n’irai pas voir ce film, à cause du bad buzz fait autour, l’annonçant comme une véritable catastrophe à venir. Ce qui est fort dommage, pour quelqu’un comme  moi, qui tient Homère pour un de ses auteurs préférés.

Et puis finalement, au vu des premières critiques à la sortie du film, plutôt positives, et des trois bandes annonces lâchées sur ces six derniers mois, que je n’avais pas vues jusqu’alors, le désintérêt s’est retourné en trois jours en intérêt certain. J’ai même ressenti une certaine excitation de cinéphile avant d’aller au cinéma, que je n’avais pas connue depuis longtemps. Et je n’ai pas été déçu, dans la mesure où je savais à l’avance que tout ne serait pas parfait, qu’il y aurait des choses ratées, mais peut-être aussi d’autres excellentes. Et c’est exactement le cas. Développons.

D’abord, commençons par dire qu’il faut prendre ce film comme une adaptation du poème homérique, à travers la vision d’un artiste du cinéma. Cela implique toujours des changements, des déformations, des choix artistiques, qui font rarement, pour ne pas dire jamais, l’unanimité. Et la vision de Nolan, si elle est très imparfaite, très lacunaire, parfois assez erronée, quant au monde homérique, restitue, malgré tout, quelque chose qui fait vibrer la corde de l’arc du roi d’Ithaque.

Je commencerai par les points négatifs. Les personnages féminins sont ratés, et je le déplore grandement, à l’exception de celui de Pénélope, incarnée magnifiquement par Anne Hathaway. On déplorera également l’absence du si beau et touchant personnage de Nausicaa (tout comme de l’île de Phéacie d’ailleurs, mais on peut comprendre que pour faire tenir l’Odyssée en trois heures de film, il fallait, encore une fois, faire des choix). Le personnage de Circé est tout à fait étonnant, au regard du standard homérique, et pourrait être classé comme excellent, mais dans le registre du comique. Certains personnages masculins, comme ceux d’Agamemnon (devenu sans visage), et de Ménélas, ne m’ont pas vraiment convaincus non plus, et la comparaison avec les incarnations de ces deux personnages représentés dans le film Troie de Wolfgang Petersen est nettement en défaveur du film de Nolan (ce dernier ayant d’ailleurs repris beaucoup l’esthétique du premier, notamment pour les armures). On notera l’absence complète d’une évocation d’Achille. Enfin, il manque cruellement à ce film cette ambiance de sacré, propre à la religion grecque, omniprésente dans les poèmes homériques, nimbant souvent les personnages comme les paysages d’un halo de mystère et de merveilleux. Mais ça, c’était déjà le cas du film Troie, ayant déjà fait le choix à l’époque d’une certaine vision rationaliste des choses.





En dehors de ces points négatifs, j’ai trouvé le film très bon, et très agréable à regarder. D’abord, sur un plan cinématographique, c’est une belle réussite. Le film est très bien rythmé, à aucun moment on ne s’ennuie, pendant presque trois heures, il n’y a pas de temps morts, ni de longueurs. Il y a une belle photographie. Les monstres, comme le cyclope et Scylla, sont incroyables (avec même un petit cthulhuien, ou c’est moi ?). Certaines choses inventées, comme les géants en armures complètes (wtf ?), pourront choquer les puristes, mais personnellement, en tant que fan de med-fan, j’ai kiffé, désolé.

Les dialogues, sans être extraordinaires, ne sont pas mauvais, ils tiennent la route. Je conseillerai plutôt de regarder le film en VF, car quand on regarde ce genre de film en VO, pour un francophone, on est toujours étonné d’entendre des « fuck » ou « fucking », faisant trop modernes à notre oreille, comme si ces jurons n’existaient pas dès le Moyen Âge anglais. « Oui mais c’est la haute antiquité ! » me répondra-t-on ? Alors certes, ni l’anglais ni le français n’existaient dans la haute (et basse) antiquité. Il vous reste donc la solution de le visionner en  grec ancien, celui d’Homère (qui n’est pas celui de l’époque classique). Je plaisante, bien entendu. A défaut, le grec moderne serait très bien (à condition qu’on me mette les sous-titres^^).

Les personnages d’Ulysse et de Télémaque, interprétés par Matt Damon et Tom Holland, sans être extraordinaires, sont bons, tout comme celui d’Antinoos, interprété par Robert Pattinson, et l’émouvant Eumée, le porcher aveugle, interprété par John Leguizamo. Mention spécial aussi au chien qui joue Argos, qui à défaut d’un oscar, méritera un nonos.

Enfin, il y a une chose que j’ai particulièrement aimée, ou plutôt, deux, mais elles sont liées. C’est le thème de la chute de Troie. On nous montre clairement dans le film que la prise de Troie a été un massacre horrible de civils, un carnage, sans rien de glorieux, et cela pèse lourdement sur la conscience d’Ulysse (de même le fait de n’avoir pas pu donner des sépultures à certains de ses compagnons morts lors de son périple de retour), d’autant que c’est lui qui a eu l’idée de ce stratagème. La deuxième chose, c’est le fait que le film insiste sur le fait que la chute de Troie a entraîné, d’une certaine façon, ou entraînera, la chute des cités grecques mycéniennes. Alors, je sais bien qu’il y a de grands débats entre historiens à ce sujet, et je n’irai pas bien sûr sur ce terrain-là, mais le fait est que la chute de Troie est liée à la fin de la Grèce mycénienne. « Et si les peuples de la mer, supposés destructeurs de la Grèce mycénienne, étaient les Mycéniens eux-mêmes ? ». Le film pose la question et répond clairement par l’affirmative lors de sa conclusion. Difficile de savoir si cela est vrai, historiquement. Au regard des recherches historiques actuelles, pour ce que j’en sais, sauf erreur de ma part, il n’y a pas d’éléments probants et déterminants qui permettent de répondre à cette question. Mais le fait est que la littérature grecque antique porte la trace du fait que la chute de Troie est suivie d’un retour catastrophique ou problématique pour ces rois en Grèce (Agamemnon, Ulysse), et que cela sonne le glas d’un monde. Le film, sur sa fin, se fait l’écho d’un monde en train de se terminer. Peut-être est-ce, historiquement, une erreur ? Pourtant, ce monde a bien disparu. Et trois mille ans plus tard, il suscite encore des passions, et nous célébrons ses héros, grâce aux poèmes homériques. On peut considérer le film de Nolan, malgré ses défauts, comme une contribution méritoire à cette célébration.

Pour conclure, je ne mettrai pas ce film au même niveau que celui de Wolfang Petersen, Troie, qui reste un chef-d’œuvre à mes yeux, mais cela reste un bel hommage à Homère. C’est une certaine vision de l’Odyssée, partielle, partiale, très ancrée dans son époque, mais comme l’était le film de Mario Camerini, avec les inoubliables Kirk Douglas et Silvana Managano, ou le feuilleton télévisé de Franco Rossi, de 1968, qui restera peut-être la meilleure version à l’écran de l’Odyssée. Le film de Nolan restera malgré tout dans la filmographie des adaptations des poèmes homériques comme une contribution notable et honorable. Et si cela donne envie aux plus jeunes (ou moins jeunes)  d’aller voir dans les livres, c’est encore mieux.



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